Ce pays s'appelle Blogger (ou Blogspot), et il est gouverné depuis février 2003 par Google, qui l'a racheté à son fondateur Evan Williams (depuis fondateur de Twitter, le monde est petit) pour disposer de sa propre plate-forme de blogs.
Blogger compte aujourd'hui probablement plus de 10 millions de blogs pour une part de marché représentant environ 35% de l'ensemble des services d'hébergement de blogs, ce qui le place largement en tête du secteur.

Le pays où tout est permis
Il est extrêmement simple et rapide de créer son blog sur Blogger, et c'est certainement l'une des raisons du succès de cette plate-forme : même un non-initié pourra paramétrer son carnet de bord en quelques clics, et commencer à publier, aussi facilement que s'il envoyait un mail.
Le tout entièrement gratuitement, et sans affichage de publicité.
C'est tellement simple que n'importe-qui peut le faire, et c'est pourquoi sur Blogger, même si une bonne partie des blogs hébergés sont de qualité et totalement légitimes, on trouve aussi tout et surtout n'importe-quoi.
Quelle différence avec une autre plate-forme de blogs me direz-vous ?
Une seule, et de taille : sur Blogger l'anonymat est garanti. Pas besoin de montrer patte blanche, une adresse email suffira, la plate-forme stockant bien sûr votre adresse IP. Au cas où. Mais seulement au cas où.
Evidemment il y a les classiques Conditions d'utilisation et aussi les Règles de confidentialité, mais le Règlement relatif au contenu Blogger l'indique très clairement : "Nous respectons la propriété et la responsabilité de nos utilisateurs à l'égard du contenu qu'ils ont décidé de partager. Nous pensons que toute censure de ce contenu serait contraire à la nature d'un service qui repose sur la liberté d'expression."
La fameuse liberté d'expression pour laquelle nous nous battons tous chaque jour bien sûr, mais qui au pays de Blogger, qui est aussi le pays de l'Oncle Sam, est une notion un peu particulière et pour le moins différente de la perception que nous en avons ici.

Coupable mais pas responsable
Et c'est bien là que se situe le problème : sur Blogger tout est permis, ou en tout cas, tout semble permis.
Regardons d'un peu plus près le Règlement relatif au contenu Blogger : aucun lien, aucune aide, aucun formulaire ne sont proposés pour signaler un contenu illicite. Comme si Google, après avoir dit qu'il ne fallait pas faire de bêtises sur Blogger, après avoir dit qu'il ne fallait pas faire de mal, s'en lavait les mains, définitivement.
Mieux : pour reporter un abus, il faut passer par Aide, qui vous conduit sur une page standard en anglais, puis dérouler celle-ci jusqu'à enfin trouver un lien Report abuse. Vous cliquez ensuite sur How can I report abuse? et vous tombez enfin sur une page affichant un texte ou plutôt un festival de langue de bois semblant venir tout droit de la constitution américaine et de son fameux Premier Amendement sur la liberté d'expression.
Ainsi peut-on lire :

"Nous croyons fortement dans la liberté d'expression, même si un blog publie du contenu peu attrayant ou répugnant ou présente des points de vue détestables. Nous sommes conscients que ceci peut être frustrant et nous regrettons si ceci vous cause des désagréments. Dans le cas où un lien de contact avec l'auteur du blog est disponible sur la page, nous vous recommandons de travailler directement avec cette personne pour obtenir la modification ou la suppression du contenu.
Voici quelques exemples de contenu que nous ne supprimerons pas tant que cela ne nous aura pas été ordonné par un tribunal :
- attaques personnelles et diffamation
- parodie et satire de personnes privées
- imagerie et langage répugnants
- commentaire social ou politique"

Le message est clair :
- vous êtes victime de diffamation ou de propos injurieux sur un blog Blogger ? Débrouillez-vous avec son auteur ou venez l'attaquer devant une cour de justice américaine.
- Son auteur blogue anonymement et vous n'avez aucun moyen de le contacter (comme c'est le cas la plupart du temps sur ce type de blog) ? C'est moche. Mais c'est votre problème, pas celui de Google. Dommage pour vous, au revoir.
Oui, un service de blog mondial, présent massivement dans tous les pays, hébergeant des milliers de blogs en français, lus sur le sol français par des français, dépend non seulement de la législation américaine, mais se dédouane officiellement de toutes ses responsabilités éditoriales.
Ou en tout cas fait tout pour le faire croire.

Du coup que croyez-vous qu'il advint ?
Il advint ce que la nature humaine en a fait : même si Google a mis des outils en place pour essayer de contrôler la situation et même signaler des contenus illicites, à côté des blogs biens sous tout rapports, ont émergé sur Blogger des milliers de blogs haineux, racistes, diffamatoires, et surtout des splogs (spam-blogs au contenu généré automatiquement par des robots) et autres blogs people montés à la hâte pour piquer et reproduire du contenu en essayant de le monétiser à grands renforts d'affichage de bannières... Google Adsense.
Ou croyez-vous que le blog-poubelle qui est à l'origine des ennuis judiciaires de Fuzz.fr est hébergé ? Sur Blogger bien sûr. A-t-il été inquiété ? Pas le moins du monde, ni par Google, ni par Olivier Martinez. L'auteur de ce blog continue à sévir tranquillement, à pomper joyeusement son contenu sur d'autres sites, à publier ses articles (écrits dans un français de niveau CM1 mais pensés exclusivement en fonction de leur référencement dans Google), à spammer les agrégateurs et les moteurs de recherche.
Pendant que les autres passent devant la justice.
Oui, anonymement, oui, en toute impunité. Au chaud chez Blogger, quoi.
D'autres exemples ? Allez, je suis dans un bon jour : vous voulez de la diffamation, de l'injure publique, de l'usurpation d'identité, du téléchargement illégal massif, et même des titres aux relents nazis ? Bienvenue chez les Anonymes Associés (le blog zuneo.fr est un bon exemple résumant un peu tout cela à lui tout seul), hébergés chez Blogger.
Bienvenue sur des blogs ou les auteurs qui ont bien pris soin de blinder leur anonymat (courageux mais pas téméraires), changent l'extension de leur nom de domaine de .fr à .net pour, selon leurs propres termes, "ne plus dépendre de la loi française".

Le web reste une zone de non-droit, surtout sur Blogger.
Il paraît que le web ne doit pas être une zone de non-droit, il parait que Google, fort de ses puissants algorithmes, veille sur nous et oeuvre pour un web idéal, il paraît que les lois nous protègent ?
Nous ne demandons qu'à le croire, nous savons que Google est à l'écoute et fait en sorte de toujours améliorer ses services, mais il reste un secteur où son silence assourdissant confine à l'autisme : celui de sa plate-forme de blogs.
A tel point qu'il est tout simplement impossible d'avoir un contact relatif à Blogger/Blogspot chez Google France : je le sais pour avoir tenté plusieurs fois et m'être heurté à un mur qui ferait ressembler l'omerta corse à un aimable salon de conversations.
Révoltant, assurément. Mais implacable.
C'est grave car tout le monde peut être concerné un jour ou l'autre.
C'est dangereux car nous parlons de contenu généré par les utilisateurs, ce contenu qui normalement devrait faire la richesse du web, et donc celle de Google, et qui en devient la gangrène.
Je ne comprends pas que Google se défausse à se point de ses responsabilités sur une plate-forme qui agrège plusieurs dizaines de millions de pages.
Je ne comprends pas, je n'admets pas que l'on puisse encore en 2008, en France, en s'inscrivant tout simplement sur une plate-forme de blogs, publier tout et n'importe-quoi sur n'importe-qui sans à aucun moment risquer de devoir en répondre.
Alors que dans le même temps d'autres, qui ne se cachent pas pour s'exprimer, se retrouvent devant les tribunaux pour des choses bien plus anodines.

Google si tu nous écoutes.
Enfin, tu nous écoutes sûrement, mais nous entends-tu ?
Mieux : on aimerait entendre Google sur ces sujets, mais ça...

Source : PresseCitron